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Colloque international - Université de Sherbrooke, 25, 26 et 27 octobre 2017

Représentations du sens linguistique VII

Appel à communications

Session générale

Les conférences RSL encouragent depuis 15 ans à se poser la question des contraintes et des déterminismes pesant sur le sens linguistique. Son caractère sous-spécifié rend la chose difficile. Le sens lexical aussi bien que grammatical peut se concevoir comme une série d’instructions que saturent les autres unités du cotexte. Soit il y a convergence entre instruction et saturation, et l’interprétation typique surgit (par ex. pour le passé composé dans Hier, le train est arrivé à l’heure). Soit une divergence se manifeste avec les instructions des autres unités dans le cotexte, ce qui donne lieu à deux situations possibles :

La sémantique des langues naturelles consisterait donc à faire l’inventaire des catégories interprétatives et des conditions de saturation. Or, les déterminismes du sens linguistique eux-mêmes sont à chercher hors du langage, étant donné qu’une chose ne peut pas être sa propre cause. Une approche explicative peut relever de l’expérience bien sûr, même si dans l’ensemble elle est liée à la cognition. On sait par exemple que le langage élabore des catégories présentes de façon innée. Ainsi, Dehaene (2011) a montré que la numération pour un, deux et beaucoup est présente chez le nouveau-né, mais le processus et les conséquences linguistiques de cette élaboration restent à définir, y compris au niveau sémantique. De même, des facteurs de traitement ont été documenté non sans quelque polémique sur l’interprétation de séquences syntaxiquement complexes, et il est bien établi que le jugement de grammaticalité est en rapport étroit avec la fréquence d’une configuration. La fréquence elle-même joue un rôle autant dans la stabilité que dans le changement des faits linguistiques. Elle contribue en outre à la compréhension rapide des expressions phraséologiques par rapport au traitement éventuellement plus lent des séquences dont le sens est compositionnel (Kahneman 2011). Les propositions de mécanismes cognitifs globaux sont au final relativement peu nombreuses : citons ici celles qui convoquent la perception (conduisant par exemple à l’interaction de la figure et du fond), la conceptualisation métaphorique, ainsi que l’influence de la mémoire (notamment Lakoff et Johnson 1985 ; Lakoff 1987 ; Langacker 1987 et 1991 ; Evans et Green 2006 ; Jackendoff 2012).

Au-delà de leur rôle dans les théories qui y réfèrent, ces mécanismes restent à démontrer comme entités cognitives autonomes. Le défi de l’analyse du sens linguistique est donc de lier analyses et déterminismes cognitifs, dans des cadres formels ou fonctionnels, ce à quoi cette septième édition de RSL invite.

Session thématique

Phrases préfabriquées : sémantique, syntaxe, pragmatique et prosodie

Lors de la rencontre, une session spécifique sera consacrée aux phrases préfabriquées. On s’intéressera ici à des phrases formulaires (toutes faites), dont le caractère compositionnel est variable (celui-ci pouvant être relativement élevé ou, au contraire, carrément absent). Au plan cognitif, ces séquences multi-lexématiques reposent sur une mémorisation en bloc des items juxtaposés, découlant d’un usage répété en discours. En voici quelques exemples : il n’y a pas de quoi !, il y a une limite à tout, c’est à prendre ou à laisser, je ne te le fais pas dire... Ces phrases, qui se comptent par milliers, relèvent de la phraséologie étendue par leur aspect préfabriqué.  

Si les phrases préfabriquées suscitent un grand intérêt dans quelques courants récents de la linguistique et dans certaines disciplines connexes, notamment en psycholinguistique (par exemple, Wray 2005), elles sont encore peu modélisées. Cette problématique émergente se situe à l’intersection de la sémantique, de la syntaxe, de la pragmatique et de la phonétique. Elle intéresse tout d’abord la sémantique et la syntaxe en posant la question de la compositionnalité et des schémas récurrents à l’œuvre, en lien par exemple, sous l’angle sémantique, avec la métaphore (Dobrovol’skij, 2011). La modélisation sémantique doit également prendre en compte les phénomènes énonciatifs, centraux pour ce type d’expressions. La thématique des phrases préfabriquées intéresse ensuite la pragmatique puisque nombre d’entre elles se rencontrent à l’oral, en particulier dans les interactions dialogiques. Ces « routines conversationnelles » (Coulmas, 1981) ou « pragmatèmes » (entre autres, Mel’čuk, 2012 ; Blanco, 2015) se caractérisent ainsi par un fort ancrage au contexte d’énonciation (en fonction duquel elles s’interprètent) et par l’accomplissement d’actes de langage. La question du genre et du discours est aussi centrale pour analyser ces phrases, souvent liées à des routines et à des façons de parler ou d’écrire fortement contraintes par le contexte de production et d’énonciation. Enfin, la présente thématique interpelle l’interface sémantique/pragmatique/phonétique, dans la mesure où il existe des patrons prosodiques spécifiques associés aux phrases préfabriquées en fonction des actes de langage réalisés. 

Les contributions s’attacheront particulièrement à dégager des critères permettant de délimiter ces phrases (ou familles de phrases) toutes faites et à proposer des cadres descriptifs et explicatifs adéquats, prenant en compte les dimensions sémantique, syntaxique, pragmatique et prosodique.

Quelques références

Blanco, X., 2015, « Les pragmatèmes : définition, typologie et traitement lexicographique », Verbum, 4, p. 17-25.

Coulmas, F. éd., 1981, Conversational routine: Explorations in standardized communication situations and prepatterned speech, vol. 96, Berlin/New York : de Gruyter.

Dehaene, S., 2011, The number sense. New York : Oxford University Press.

Dobrovol’skij, D., 2011, « The structure of metaphor and idiom semantics (a cognitive approach) », Windows to the mind. Metaphor, metonomy and conceptual blending, Berlin/New York : de Gruyter, p. 41-62.

Evans, V. et M. Green, 2006, Cognitive Linguistics, Mahwah : Lawrence Erlbaum Associates et Edimburgh University Press.

Jackendoff, R., 2012, A User’s Guide to Thought and Meaning, Oxford, Oxford University Press.
Kahneman, D., 2011, Thinking, Fast and Slow, New York : Random House.

Lakoff, G., 1987, Women, Fire and Dangerous Things, Chicago et Londres : The University of Chicago Press.

Lakoff, G. et M. Johnson, 1985, Les métaphores dans la vie quotidienne, Paris : Minuit.

Langacker, R., 1987, Foundations of Cognitive Grammar, volume 1, Stanford : Stanford University Press.

Langacker, R., 1991, Foundations of Cognitive Grammar, volume 2, Stanford : Stanford University Press.

Mel’čuk, I. A., 2012, « Phraseology in the language, in the dictionary, and in the computer », Yearbook of Phraseology, 3 : 1, p. 31-56.

De Saussure, L., 2014, « Future reference and current relevance with the french composed past », dans : Brabanter, P., M. Kissine et S. Sharifzadeh (dirs), Future times, Future tenses, Oxford : Oxford University Press, p. 247-­265.

Sthioul, B., 1998, « Temps verbaux et points de vue », dans : J. Moeschler et al. (dirs), Le temps des événements, Paris : Kimé, p. 197-220.

Wray, A., 2005, Formulaic language and the lexicon, Cambridge : Cambridge University Press.